“Portu in core”, le nouvel album signé I Muvrini

 

Rencontré lors de la promotion du nouvel album « Portu in core » sorti le 18 octobre dernier, Jean-François Bernardini, chanteur du groupe corse I Muvrini, nous a parlé du besoin d’appartenance qui anime ce dernier projet, de l’urgence écologique, de sa mission d’artiste et de son implication dans la diffusion de la non-violence. Un échange enrichissant car I Muvrini ont exporté avec audace et enthousiasme non seulement le charme de leur langue corse mais aussi un modus vivendi qui transforme la colère en beauté, en lançant un message d’espoir plus que jamais nécessaire à l’heure actuelle.

 

I-MUVRINI_PHOTO3(c)Philippe-Dutoit

  • Pourquoi avez-vous choisi de nommer cet album « Portu in core » ?

 

En français je le traduirais par le « port d’attache », ce sentiment d’appartenance qui est un besoin fondamental de l’être humain et qui est au cœur de notre projet. Ça peut être l’attachement à sa ville natale, à sa famille ou à une société. Dans cet album nous voulons célébrer le droit au port d’attache : pour nous c’est la Corse mais c’est aussi la planète entière.

 

  • À propos de la planète, dans cet album on retrouve un titre, « En 2043 » qui aborde cette thématique et lance un message d’espoir, en disant qu’« il n’est pas trop tard ».

Je ne suis pas futurologue, personne ne l’est mais il y a tout de même 21.000 scientifiques du monde entier qui nous avertissent que la menace est immense. Il ne s’agit pas d’annoncer l’apocalypse, mais de se rendre compte que le paradigme du progrès d’il y a 50 ans est à oublier. Auparavant, le pétrole et le gaz étaient synonymes de progrès alors qu’aujourd’hui le plus grand progrès serait de les laisser sous terre. Il ne faut pas nous culpabiliser mais il ne faut pas non plus continuer comme des aveugles, sourds, inconscients. Cette chanson est une prise de conscience.

  • Parallèlement à la musique, vous menez un projet de non-violence appelé « Umani » : qu’est-ce qui vous a poussé à le créer ? Est-ce que vous vous attendiez à une telle résonance ?

Cette fondation existe depuis 2002. En 2011 nous avons lancé un programme sur la non-violence et nous en avons cinq actuellement. Pour nous c’est lié à notre mission d’artiste car l’artiste n’est qu’un sismographe qui entend les souffrances et les espoirs du monde. Je pourrais rester dans mon coin, en me disant égoïstement que pour moi tout va bien, mais ce n’est pas ma vision de la vie d’artiste : si le monde est en douleur, ça me concerne aussi. Or, on nous a appris de ne penser qu’à soi-même mais notre vraie nature est non-violente. Sauf que la violence est omniprésente à la télé, au cinéma, dans les jeux-vidéo car c’est un marché qui attire le regard. Par conséquence, peu de monde investit dans la non-violence. Mais moi j’y crois et je veux partager cette « troisième voix ». C’est comme ça que j’ai commencé à lire des textes sur la non-violence à l’université et j’ai animé 450 conférences depuis 2011. Souvent les participants nous remercient à la fin de ces interventions et ressentent l’envie de changer leur attitude. Voici notre récompense la plus grande.

  • Est-ce que vous avez toujours essayé de transmettre un message par vos morceaux ou cette volonté a surgi au cours des années ?

On s’est toujours demandé dans quel but nous montons sur scène. Qu’est-ce qu’on peut donner au public ? Qu’est-ce que cela signifie d’être artiste en 2019 lorsque la musique rentre de plus en plus dans la case du divertissement ? La réponse c’est que nous voulons réagir à cette notion de « musique décorative ». Il ne suffit pas de transmettre une opinion car le public exige plus que cela. Ce qu’on s’attend de nous c’est que nous allions planter les graines. Le devoir de l’artiste c’est d’allumer une petite lampe dans les ténèbres. Pour ceux qui sont dans le noir, une petite lueur change tout. Voici la force des I Muvrini et nous l’assumons et revendiquons dès le départ.

  • Dans quelle manière la présence de deux parents artistes a-t-elle influencé votre carrière ?

Nos parents nous ont donné une éducation musicale précieuse et mon père nous a toujours encouragé à continuer sur ce chemin, sans pour autant nous forcer. Cette source a toujours été très importante pour nous, ainsi que notre village où tout le monde chantait la beauté de notre terre corse. Toutefois, il fallait avoir beaucoup de volonté, tout d’abord parce que nous chantons une langue qui est parlée par 30.000 personnes à peine. Néanmoins, nos tournées nous emmènent dans la France entière et en Europe. C’est un miracle, on n’aurait jamais pensé avoir une telle écho. Cela s’explique par le fait que le peuple corse porte une vision moderne et d’une urgence absolue de nos jours. Je m’explique : dans mon village les paysans se font le signe de croix avant de couper un arbre et quand ils en coupent un, ils en plantent trois. Est-ce que vous voyez la modernité et l’intelligence de ce geste ? Ce sont des actions qui s’impriment dans l’esprit et qui ne s’oublient plus. J’ai énormément de gratitude pour les paysans de corse qui ont nourri mon enfance.

  • Vous rendiez-vous compte de cette prise de risque quand vous avez commencé votre carrière il y a trente ans ?

Oui mais l’audace était plus forte. On n’a pas eu de cadeaux et aujourd’hui encore c’est difficile, mais l’enthousiasme est toujours là. C’est un défi remarquable mais c’est aussi une aventure merveilleuse que nous avons choisie et que nous voulons toujours.

  • Votre studio d’enregistrement se trouve à Taglio-Isolaccio. Est-ce une forme de gratitude envers votre terre ?

C’est d’abord une forme de confort. Auparavant ce studio était une menuiserie qu’on a transformée de nos mains. On fait venir nos amis et c’est un véritable paradis de pouvoir faire de la musique parmi les oliviers, avec les renards qui viennent le soir et le soleil qui se lève tous les matins. On n’y vit pas tout le temps mais c’est un petit élément supplémentaire qui nous est précieux.

  • Est-ce que cet endroit idyllique joue un rôle important dans la composition de vos morceaux ?

Moins qu’on pourrait imaginer. Pour nous l’inspiration ce n’est pas d’attendre face à une fenêtre. Ce sont les tourments du monde qui nous inspirent. Certes il serait beaucoup plus confortable de créer des morceaux lyriques qui contemplent les beaux paysages corses mais lorsqu’on ressent la colère dans les cœurs, cela nous pousse à vouloir changer les choses : je transforme cette haine en beauté. Ce sont les souffrances qui nourrissent nos textes et qui me motivent à passer d’une ville à l’autre pour donner mes conférences. J’obéis à cet élan intérieur qui me dit qu’il est important de le faire.

  • Comment décririez-vous ce nouvel album en trois mots ?

Energie, amour, colère.

  • Est-ce que vous pouvez nous raconter le plus beau souvenir de votre carrière ?

Récemment nous avons chanté avec 350 collégiens sur scène et on en a croisé dans les rues qui nous demandaient quand ce sera la prochaine fois : c’est fabuleux pour nous car cela veut dire qu’ils ont vécu une expérience qui les a transformés. Ce sont des récompenses extraordinaires qui donnent du sens à ce que nous faisons.

  • Quels sont vos projets pour 2020 ?

On va entamer une tournée immense de 80 concerts et on rêve que ce soit la plus belle tournée de notre vie. Un autre projet qui me tient beaucoup à cœur c’est un livre que je viens de publier, « L’autre enquête corse », qui explique les tensions entre la France et la Corse. J’essaie d’apporter les réponses.

 

Fiorella

 

Site officiel : I Muvrini

 

 

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